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			<journal-id journal-id-type="publisher-id">Arbor</journal-id>
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				<journal-title>ARBOR Ciencia, Pensamiento y Cultura</journal-title>
				<abbrev-journal-title>Arbor</abbrev-journal-title>
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			<issn pub-type="epub">0210-1963</issn>
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				<publisher-name>Consejo Superior de Investigaciones Cient&#x00ED;ficas</publisher-name>
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			<article-id pub-id-type="publisher-id">arbor.2017.785n3001</article-id>
			<article-id pub-id-type="doi">10.3989/arbor.2017.785n3001</article-id>
			 
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				<subject>EL TURISMO SOSTENIBLE PARA EL DESARROLLO / SUSTAINABLE TOURISM FOR DEVELOPMENT</subject>
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				<article-title>Le tourisme r&#x00E9;flexif, un nouveau fondement d’un tourisme durable</article-title>
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					<trans-title>Reflexive tourism, a new basis of sustainable tourism</trans-title>
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				<alt-title alt-title-type="running-head">Le tourisme r&#x00E9;flexif, un nouveau fondement d’un tourisme durable</alt-title>
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					 <surname>Knafou</surname>
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			<aff id="U1">Universit&#x00E9; Paris 1 – Panth&#x00E9;on-Sorbonne</aff>

			
			<author-notes>
				<corresp id="cor1">e-mail: <email xlink:href="remy.knafou@orange.fr">remy.knafou@orange.fr</email>
					ORCID iD: <ext-link ext-link-type="uri" xlink:href="http://orcid.org/0000-0002-2109-0688">http://orcid.org/0000-0002-2109-0688</ext-link>
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				<day>30</day>
				<month>09</month>
				<year>2017</year>
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			<year>2017</year>
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			<volume>193</volume>
			<issue>785</issue>
			
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					<day>23</day>
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					<license-p>This is an open-access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License (CC BY) Spain 3.0.</license-p>
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			<abstract xml:lang="fr">
				<title>R&#x00C9;SUM&#x00C9;</title>
				<p>Le d&#x00E9;veloppement du tourisme durable se heurte &#x00E0; la difficult&#x00E9; de mettre en actes un discours contradictoire, qui plus est dans un contexte o&#x00F9; les grandes concentrations touristiques sont en place et o&#x00F9; les flux touristiques s’intensifient chaque jour. L’une des mani&#x00E8;res d’y viser est de penser sur les pratiques des touristes. Et l’une des mani&#x00E8;res d’y parvenir est de favoriser les postures r&#x00E9;flexives des touristes, dans le cadre d’un tourisme qu’on propose de nommer “tourisme r&#x00E9;flexif”.</p>
			</abstract>
			
						
			<trans-abstract xml:lang="es">
				<title>RESUMEN</title>
				<p>El desarrollo del turismo sostenible se enfrenta con la dificultad de utilizar un discurso contradictorio, y m&#x00E1;s en un contexto en el que se dan grandes concentraciones tur&#x00ED;sticas y en el que los flujos tur&#x00ED;sticos se intensifican de d&#x00ED;a en d&#x00ED;a. Uno de los modos de acercarse al turismo sostenible es pensar en las pr&#x00E1;cticas de los turistas. Y una de las v&#x00ED;as para alcanzar sus objetivos es favorecer la postura reflexiva de los turistas, en el marco de un turismo que proponemos llamar turismo reflexivo.</p>
			</trans-abstract>
			
			<trans-abstract xml:lang="en">
				<title>ABSTRACT</title>
				<p>The development of sustainable tourism is facing the difficulty of applying a contradictory discourse, especially when this occurs in the context of higher tourist concentrations and where the tourist flows are becoming increasingly intense. One of the ways to approach sustainable tourism and its context is to consider tourism practices. Moreover, one of the ways to reach its objectives is to encourage an attitude of reflection among tourists within the context of so-called reflective tourism.</p>
			</trans-abstract>
			
			<kwd-group xml:lang="fr">
				<title>MOTS CL&#x00C9;S</title> 			
				<kwd>Tourisme r&#x00E9;flexif</kwd>	
				<kwd>tourisme durable</kwd>
				<kwd>syst&#x00E8;me touristique</kwd>
				<kwd>m&#x00E9;morial</kwd>
				<kwd>objets urbains</kwd>
				<kwd>pratiques du tourisme</kwd>
				<kwd>s&#x00E9;rendipit&#x00E9;</kwd>
			</kwd-group>

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				<title>PALABRAS CLAVE</title>
				<kwd>Turismo reflexivo</kwd>
				<kwd>turismo sostenible</kwd>
				<kwd>sistema tur&#x00ED;stico</kwd>
				<kwd>memorial</kwd>
				<kwd>objetos urbanos</kwd>
				<kwd>pr&#x00E1;cticas tur&#x00ED;sticas</kwd>
				<kwd>serendipia</kwd>
			</kwd-group>
			
			<kwd-group xml:lang="en">
				<title>KEYWORDS</title> 			
				<kwd>Reflexive tourism</kwd>	
				<kwd>sustainable tourism</kwd>
				<kwd>tourism</kwd>
				<kwd>memorial system</kwd>
				<kwd>urban objects</kwd>
				<kwd>tourism practices</kwd>
				<kwd>serenpidity</kwd>
			</kwd-group>
		
		</article-meta>
	</front>		
	

	<body>	
			
		<sec id="S1">
			<title>1. INTRODUCTION</title>

			<p>D&#x00E8;s sa fondation, en 1993, au sein de l’universit&#x00E9; Paris 7, l’&#x00E9;quipe MIT (Mobilit&#x00E9;s, Itin&#x00E9;raires, Territoires<xref ref-type="fn" rid="NOTE1">1</xref>), avait jet&#x00E9; les bases d’une d&#x00E9;marche r&#x00E9;flexive appliqu&#x00E9;e au tourisme en posant que le touriste est un acteur qui fait des choix et n’est pas simplement manipul&#x00E9; par un syst&#x00E8;me touristique uniquement m&#x00FB; par la logique du march&#x00E9;. La r&#x00E9;flexivit&#x00E9; n’a du reste jamais fait d&#x00E9;faut au touriste, m&#x00EA;me si celui-ci la pratiquait sans le savoir comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir<xref ref-type="fn" rid="NOTE2">2</xref>. En revanche, tous ceux qui l’ont ni&#x00E9;e ou sous-estim&#x00E9;e, des chercheurs aux professionnels du tourisme, ont tout int&#x00E9;r&#x00EA;t d&#x00E9;sormais &#x00E0; s’en emparer. R&#x00E9;guli&#x00E8;rement, certains se demandent comment r&#x00E9;inventer le tourisme, &#x00E0; travers ateliers, colloques et s&#x00E9;minaires, alors que les touristes passent leur temps &#x00E0; le faire, en d&#x00E9;veloppant sans cesse des pratiques nouvelles, en interaction croissante, il est vrai, avec le march&#x00E9;, ses destinations nouvelles et ses applications. Comme l’&#x00E9;crit Ph. Violier (<xref ref-type="bibr" rid="CIT07">2007</xref>), « Internet lib&#x00E8;re le touriste », l’auto-organisation progressant sans arr&#x00EA;t et intervenant aussi d&#x00E9;sormais sur des destinations lointaines et exotiques vers lesquelles seuls les <italic>backpackers</italic> se hasardaient encore il y a peu. Seules les g&#x00E9;n&#x00E9;rations les plus &#x00E2;g&#x00E9;es et les actifs ne disposant pas de temps pour pr&#x00E9;parer un voyage persistent &#x00E0; utiliser des outils que les plus jeunes contournent, tels que les agences de voyage. On sait bien que la r&#x00E9;flexivit&#x00E9; n’est jamais un d&#x00E9;veloppement solitaire, mais s’inscrit dans un processus social par lequel, &#x00E0; un moment donn&#x00E9;, divers acteurs se rassemblent autour de leur compr&#x00E9;hension mutuelle d’une situation et la mani&#x00E8;re d’y faire face.</p>

			<p>Le tourisme n’&#x00E9;chappe donc pas &#x00E0; ce besoin comme &#x00E0; cette recherche de r&#x00E9;flexivit&#x00E9;, &#x00E9;volution utile pour donner du sens &#x00E0; ce qui se joue dans la pratique touristique et qui, comme toute activit&#x00E9; humaine, r&#x00E9;pond &#x00E0; des intentions comme &#x00E0; des besoins. L’&#x00EA;tre touriste n’est pas une esp&#x00E8;ce diff&#x00E9;rente de <italic>l’Homo sapiens</italic>, il n’en est que l’une des nombreuses facettes, ce qui lui permet en particulier de concevoir des projets touristiques plus ou moins complexes, &#x00E0; la fois r&#x00E9;ponse &#x00E0; des besoins personnels et soci&#x00E9;taux et outils de mise en relation avec les autres et le vaste monde. Donner du sens &#x00E0; ses actions est une sp&#x00E9;cificit&#x00E9; de l’esp&#x00E8;ce humaine ; avec les processus mobilis&#x00E9;s dans le cadre du tourisme r&#x00E9;flexif, le touriste y participe &#x00E0; certains moments, ce qui ne l’emp&#x00EA;chera nullement &#x00E0; d’autres moments de se mettre en roue libre et, ce faisant, de pr&#x00EA;ter le flanc &#x00E0; des appr&#x00E9;ciations aussi sommaires que r&#x00E9;pandues dans la critique du touriste et d’un tourisme qui ne serait pas « durable ».</p>

			<p>Or, la mise en œuvre de la r&#x00E9;flexivit&#x00E9; dans le domaine du tourisme s’inscrit dans la logique d’une recherche de durabilit&#x00E9; bien comprise, qui ne se borne pas &#x00E0; susciter de la mauvaise conscience chez les touristes qui n’agiraient pas comme il se doit selon certains beaux esprits ; et cette mise en œuvre justifie qu’on aborde ici les relations entre ce que nous proposons d’appeler « tourisme r&#x00E9;flexif » et ce qu’il est devenu commun de nommer « tourisme durable ». </p>

			<p>Je ne reviendrai pas ici sur la dimension path&#x00E9;tique que l’attente de durabilit&#x00E9; signifie pour nos soci&#x00E9;t&#x00E9;s confront&#x00E9;es &#x00E0; une acc&#x00E9;l&#x00E9;ration sans pr&#x00E9;c&#x00E9;dent de tous les facteurs de changements et, donc, de d&#x00E9;stabilisation sur tous les plans, technologiques, soci&#x00E9;taux, &#x00E9;conomiques, organisationnels, moraux, etc. Je me contenterai de constater que ce choix, tr&#x00E8;s contestable, de traduire en fran&#x00E7;ais<xref ref-type="fn" rid="NOTE3">3</xref> l’anglais « sustainable » par « durable » est &#x00E0; l’origine d’une ambigu&#x00EF;t&#x00E9; et d’une approximation, aussi pr&#x00E9;judiciables l’une que l’autre dans le champ du tourisme. L’emploi du mot « durable » induit un glissement de sens pernicieux : en effet, est « durable » ce qui est de nature &#x00E0; durer longtemps, qui est susceptible de r&#x00E9;sister &#x00E0; l’&#x00E9;preuve du temps. Or, le « tourisme durable » est une forme de tourisme, assez mal d&#x00E9;finie du reste (cf. infra), qui suppose que pour &#x00EA;tre « durable » le tourisme doive remplir un certain nombre de conditions difficiles &#x00E0; r&#x00E9;unir.</p>

		</sec>
		
		<sec id="S2">
			<title>2. QUELQUES REFLEXIONS PRELEMINAIRES SUR LE TOURISME « DURABLE »</title>

			<sec id="S2.1">
			<title>2.1. La difficile « soutenabilit&#x00E9; » d’une activit&#x00E9; objectivement « durable »</title>

			<p>Le tourisme est d’abord durable – dans sa dimension historique – parce qu’il existe sur la longue dur&#x00E9;e, depuis plus de deux si&#x00E8;cles et fait vivre des lieux de mani&#x00E8;re plus p&#x00E9;renne que l’industrie moderne n&#x00E9;e en m&#x00EA;me temps que lui (Equipe MIT, <xref ref-type="bibr" rid="CIT04">2011</xref>). Mais cette durabilit&#x00E9;-l&#x00E0; a &#x00E9;t&#x00E9; occult&#x00E9;e parce que, en fran&#x00E7;ais, on a pr&#x00E9;f&#x00E9;r&#x00E9; appeler « durable » ce qu’on souhaiterait voir durer mais qui n’est pas s&#x00FB;r pour autant de durer, en oubliant le sens premier et v&#x00E9;ritable du mot « durable »<xref ref-type="fn" rid="NOTE4">4</xref>. Le tourisme « durable » est partout d&#x00E9;sormais, du moins dans les discours, les politiques, les offres commerciales. Sa mise en œuvre est une autre affaire, longue, difficile et g&#x00E9;n&#x00E9;ralement pas &#x00E0; l’&#x00E9;chelle des probl&#x00E8;mes &#x00E0; traiter. Mais, pour en juger, il convient d’en rappeler la d&#x00E9;finition la plus r&#x00E9;pandue, due &#x00E0; l’Organisation mondiale du tourisme : le « <italic>D&#x00E9;veloppement touristique durable satisfait les besoins actuels des touristes et des r&#x00E9;gions d’accueil tout en prot&#x00E9;geant et en am&#x00E9;liorant les perspectives pour l’avenir. Il est vu comme menant &#x00E0; la gestion de toutes les ressources de telle sorte que les besoins &#x00E9;conomiques, sociaux et esth&#x00E9;tiques puissent &#x00EA;tre satisfaits tout en maintenant l’int&#x00E9;grit&#x00E9; culturelle, les processus &#x00E9;cologiques essentiels, la diversit&#x00E9; biologique, et les syst&#x00E8;mes vivants. ».</italic> Il est &#x00E9;vident que cette d&#x00E9;finition vise &#x00E0; une situation id&#x00E9;ale que les contradictions compromettent ; mais il n’en demeure pas moins qu’elle a le m&#x00E9;rite de fixer des objectifs souhaitables dont les diff&#x00E9;rents acteurs du syst&#x00E8;me gagneraient &#x00E0; tenter de se rapprocher, &#x00E0; la faveur de d&#x00E9;marches r&#x00E9;fl&#x00E9;chies et concert&#x00E9;es. Or, pour se rapprocher de ces objectifs, le tourisme se heurte &#x00E0; une difficult&#x00E9; fondamentale, qui r&#x00E9;sulte pr&#x00E9;cis&#x00E9;ment de sa durabilit&#x00E9; historique, celle de ne pouvoir continuer &#x00E0; se d&#x00E9;velopper sur un m&#x00EA;me mode, d&#x00E8;s lors qu’il change &#x00E0; la fois d’&#x00E9;chelle et de sociologie, car c’est le tourisme des tr&#x00E8;s grands nombres qui &#x00E9;videmment pose probl&#x00E8;me et va en poser bien plus dans l’avenir, comme du reste toutes les activit&#x00E9;s humaines index&#x00E9;es sur la croissance d&#x00E9;mographique de notre plan&#x00E8;te.</p>

			<sec id="S2.1.1">
			<title>Sch&#x00E9;matiquement, trois grandes p&#x00E9;riodes</title>

			<p>Tr&#x00E8;s sch&#x00E9;matiquement, on peut distinguer trois grandes p&#x00E9;riodes dans la mise en place du syst&#x00E8;me touristique actuel. </p>
			
						<list list-type="bullet">
							<list-item>
								<p>La p&#x00E9;riode pionni&#x00E8;re de la <italic>d&#x00E9;couverte</italic> : les premiers touristes, en arrivant dans des lieux qui ne les attendaient pas, y ont produit des effets profonds, qui ont contribut&#x00E9; &#x00E0; d&#x00E9;structurer les soci&#x00E9;t&#x00E9;s locales et &#x00E0; les faire entrer dans des processus nouveaux et irr&#x00E9;versibles. Peu nombreux, ces premiers touristes n’en ont pas moins entra&#x00EE;n&#x00E9; des transformations consid&#x00E9;rables, de la soci&#x00E9;t&#x00E9; comme de la nature des lieux investis, des transformations souvent minimis&#x00E9;es dans une litt&#x00E9;rature scientifique qui eut tendance &#x00E0; mettre l’accent sur l’&#x00E9;tape suivante qui fut celle des changements induits par la multiplication du nombre des touristes qu’on appela « tourisme de masse » [turismo de masas].</p>
							</list-item>
							<list-item>
								<p><italic>Le tourisme de masse</italic> caract&#x00E9;risa la p&#x00E9;riode allant du milieu du XIX<sup>e</sup> si&#x00E8;cle (avec les premiers voyages de groupes organis&#x00E9;s par Thomas Cook) au dernier quart du XX<sup>e</sup> si&#x00E8;cle ; elle s’accompagna d’une diffusion des r&#x00E9;gions et sites touristiques dans la plus grande partie du Monde (Equipe MIT, <xref ref-type="bibr" rid="CIT04">2011</xref>).</p>
							</list-item>
							<list-item>
								<p>La fin du XX<sup>e</sup> si&#x00E8;cle et le d&#x00E9;but du XXI<sup>e</sup> nous a fait entrer dans <italic>le tourisme des masses</italic> [turismo de las masas] avec, &#x00E0; la fois, un nouveau changement d’&#x00E9;chelle, une individualisation croissante des pratiques en grande partie li&#x00E9;e &#x00E0; la r&#x00E9;volution de l’Internet et une affirmation de la multipolarisation des flux d’&#x00E9;mission de touristes. En effet, &#x00E0; l’&#x00E8;re du tourisme de masse, l’Europe principalement et l’Am&#x00E9;rique du nord secondairement &#x00E9;taient les p&#x00F4;les &#x00E9;metteurs de touristes, vers leurs propres territoires comme vers une grande partie du Monde. Aujourd’hui, l’Asie supplante l’Europe, Chine en t&#x00EA;te d&#x00E9;sormais, et presque plus aucun point de la Terre &#x00E9;chappe &#x00E0; des flux in&#x00E9;galement importants, mais capables en tr&#x00E8;s peu de temps de saturer les lieux les plus inacessibles ou se pr&#x00EA;tant le moins &#x00E0; l’arriv&#x00E9;e de grands nombres. Et dans ce processus, le tourisme « durable » a aussi une responsabilit&#x00E9; directe.</p>
							</list-item>
						</list>

			</sec>
			</sec>
		
			<sec id="S2.2">
			<title>2.2. Des flux &#x00E0; une &#x00E9;chelle sans pr&#x00E9;c&#x00E9;dent qui posent des probl&#x00E8;mes nouveaux</title>

			<p>L’impossibilit&#x00E9; de se d&#x00E9;velopper sur un m&#x00EA;me mode est un fait &#x00E9;tabli depuis longtemps mais dont nos &#x00E9;lites n’arrivent pas &#x00E0; faire le deuil. Chaque g&#x00E9;n&#x00E9;ration qui passe a eu une exp&#x00E9;rience propre des lieux touristiques, diff&#x00E9;rente de celle qui la pr&#x00E9;c&#x00E9;dait comme de celle de la suivante. En juillet 1843, Victor Hugo &#x00E9;voquait ainsi Biarritz : « <italic>On se baigne &#x00E0; Biarritz comme &#x00E0; Dieppe comme au Havre comme au Tr&#x00E9;port mais avec je ne sais quelle libert&#x00E9; que ce beau ciel inspire et que ce doux climat tol&#x00E8;re […] Je n’ai qu’une peur ; c’est qu’il devienne &#x00E0; la mode. D&#x00E9;j&#x00E0; l’on y vient de Madrid ; bient&#x00F4;t on y viendra de Paris […] Alors, Biarritz, ce village si agreste, si rustique et si honn&#x00EA;te encore, sera pris du mauvais app&#x00E9;tit de l’argent. Bient&#x00F4;t Biarritz mettra des rampes &#x00E0; ses dunes, des escaliers &#x00E0; ses pr&#x00E9;cipices, des kiosques &#x00E0; ses rochers, des bancs &#x00E0; ses grottes. Alors Biarritz ne sera plus Biarritz; ce sera quelque chose de d&#x00E9;color&#x00E9; et de b&#x00E2;tard comme Dieppe et Ostende »</italic> (Cerda, <xref ref-type="bibr" rid="CIT01">2006</xref>, p. 8). On peut louer Hugo sur sa clairvoyance quant &#x00E0; l’avenir de Biarritz – qui fit la fortune des entrepreneurs comme des sp&#x00E9;culateurs avis&#x00E9;s. Mais on peut &#x00EA;tre plus critique sur ses motivations, conservatrices - la crainte, tr&#x00E8;s commune, de voir un lieu qui pla&#x00EE;t se transformer et ne plus &#x00EA;tre comme avant – et &#x00E9;litistes – le souhait de ne pas partager un lieu avec d’autres. Pour prendre un exemple personnel, j’ai pu, dans ma jeunesse (ann&#x00E9;es 1960), jouer au tennis dans un h&#x00F4;tel de Chamonix ou de Zermatt. Aujourd’hui, dans des vall&#x00E9;es qui n’ont plus de r&#x00E9;serve fonci&#x00E8;re, il y a belle lurette que les courts de tennis ont disparu pour faire place &#x00E0; du b&#x00E2;ti, plus lucratif. Dans ces m&#x00EA;mes lieux, j’ai pu monter au Gornergrat comme &#x00E0; la mer de Glace dans des trains non bond&#x00E9;s et sans touristes asiatiques, comme j’ai pu entrer au ch&#x00E2;teau de Versailles sans faire la queue et sans avoir &#x00E0; acheter &#x00E0; l’avance des billets coupe-file. Mais, en m&#x00EA;me temps, je puis t&#x00E9;moigner que, d&#x00E8;s les ann&#x00E9;es 1950, les plages de la C&#x00F4;te d’azur &#x00E9;taient satur&#x00E9;es d&#x00E8;s 11h du matin et que des embouteillages routiers qui n’avaient rien &#x00E0; envier aux bouchons actuels rythmaient la vie des autochtones comme des touristes. C’est qu’entre-temps, deux r&#x00E9;volutions li&#x00E9;es se sont produites : quand j’&#x00E9;tais encore enfant, la Terre comptait 3 milliards d’habitants (en 1960) et le nombre des arriv&#x00E9;es internationales de touristes &#x00E9;tait de l’ordre de 70 millions. Aujourd’hui, la population mondiale s’approche des 7,5 milliards d’habitants et le nombre des arriv&#x00E9;es internationales a d&#x00E9;pass&#x00E9; 1,2 milliard. Il est &#x00E9;vident que le nombre p&#x00E8;se de tout son poids sur les ressources de la Terre comme sur les lieux touristiques. Certains lieux g&#x00E8;rent cet afflux et en tirent des profits croissants (Benidorm, premi&#x00E8;re station touristique espagnole, a ainsi d&#x00E9;pass&#x00E9; le million de nuit&#x00E9;es), d’autres le g&#x00E8;rent, en tirent des profits mais feignent d’en &#x00EA;tre victimes (Venise, avec ses 23 millions de touristes), tandis que d’autres encore en sont v&#x00E9;ritablement accabl&#x00E9;s (par exemple, les villages des Cinque Terre, en Ligurie, qui doivent faire face &#x00E0; un afflux qui d&#x00E9;sormais, en saison, paralyse la vie locale). L’explosion des fr&#x00E9;quentations s’est accompagn&#x00E9;e d’une profonde transformation des client&#x00E8;les: les touristes japonais ont progressivement pris place dans le paysage des lieux touristiques au cours des derni&#x00E8;res d&#x00E9;cennies du XX<sup>e</sup> si&#x00E8;cle; les touristes chinois sont d&#x00E9;sormais omnipr&#x00E9;sents partout dans le Monde: avec plus de 100 millions de touristes, il s’agit du premier march&#x00E9; &#x00E9;metteur. Et le mouvement se poursuit, &#x00E0; un rythme qui semble inexorable et qui est susceptible de saturer tous les lieux touristiques mondialis&#x00E9;s de la plan&#x00E8;te: il suffit d’un reportage t&#x00E9;l&#x00E9;vis&#x00E9; pour que des Chinois qui n’avaient jamais quitt&#x00E9; leur pays auparavant aient par exemple l’id&#x00E9;e d’aller voir les Cinque Terre<xref ref-type="fn" rid="NOTE5">5</xref>… Bref, en tr&#x00E8;s peu de temps, le paysage touristique de la plan&#x00E8;te a encore chang&#x00E9;.</p>

			<p>C’est dans ce contexte qu’il faut placer les objectifs comme les n&#x00E9;cessit&#x00E9;s d’un tourisme dit « durable », mais &#x00E0; la condition de ne pas se payer de mots et d’&#x00E9;viter de penser que la recherche de la « durabilit&#x00E9; » n’engendrerait que des processus univoques et vertueux.</p>

			</sec>
		</sec>
		
		<sec id="S3">		
			<title>3. LES DIFFICULTES DE MISE EN ŒUVRE D’UN TOURISME DURABLE</title>

			<sec id="S3.1">
			<title>3.1. Des discours aux actes </title>

			<p>Le « tourisme durable » est un concept apparu dans les discours, puis laborieusement mis en actes. L’id&#x00E9;ologie a donc pr&#x00E9;c&#x00E9;d&#x00E9; les mises en œuvre, lesquelles peuvent se d&#x00E9;composer en bonnes intentions (chartes de bonne conduite, campagnes d’incitation &#x00E0; la limitation de la consommation d’eau, etc.), en classements de nature administrative (espaces prot&#x00E9;g&#x00E9;s, de r&#x00E9;serve, etc.) et en r&#x00E9;alisations concr&#x00E8;tes, &#x00E0; des &#x00E9;chelles tr&#x00E8;s diverses (des h&#x00F4;tels HQE aux « v&#x00E9;loroutes » qui parcourent plusieurs r&#x00E9;gions). Tout cela compte, &#x00E0; l’&#x00E9;chelle de chaque r&#x00E9;alisation ou de chaque changement de pratique, les petits ruisseaux faisant les grandes rivi&#x00E8;res. Mais, une grande partie de ces mesures ne fait que limiter certains effets n&#x00E9;fastes ou pervers dans des lieux d&#x00E9;j&#x00E0; totalement transform&#x00E9;s, sociologiquement et &#x00E9;cologiquement, par l’intensit&#x00E9; des am&#x00E9;nagements et des fr&#x00E9;quentations. Autrement dit, il s’agit alors de correctifs destin&#x00E9;s &#x00E0; sauver ce qui pourrait l’&#x00EA;tre encore et/ou &#x00E0; permettre &#x00E0; ces lieux de continuer &#x00E0; fonctionner, voire d’accro&#x00EE;tre leur rendement. Par ailleurs, on sait bien que certaines mesures de classement (y compris, au plus haut niveau, au patrimoine de l’humanit&#x00E9; par l’UNESCO) visent &#x00E0; la fois, dans une parfaite contradiction, &#x00E0; une meilleure protection et &#x00E0; une m&#x00E9;diatisation plus importante dont on attend, avec un complet cynisme, une fr&#x00E9;quentation encore renforc&#x00E9;e.</p>

			</sec>
			
			<sec id="S3.2">
			<title>3.2. Des parades in&#x00E9;galement efficaces face aux probl&#x00E8;mes &#x00E0; r&#x00E9;soudre</title>

			<p>Face &#x00E0; un afflux touristique croissant, les lieux s’organisent, avec plus ou moins d’efficacit&#x00E9;, afin de tenter de faire cohabiter les contenus contradictoires du d&#x00E9;veloppement durable. La plupart des lieux sont engag&#x00E9;s dans la politique du toujours plus, qu’il s’agisse d’atteindre &#x00E0; des taux d’occupation plus &#x00E9;lev&#x00E9;s ou de renforcer encore les capacit&#x00E9;s d’accueil. Quelques-uns se trouvent dans des situations de quasi blocage, lorsque les flux en viennent &#x00E0; les saturer, au moins temporairement. Pour appr&#x00E9;cier les politiques locales ou r&#x00E9;gionales de d&#x00E9;veloppement durable, il convient donc d’op&#x00E9;rer une diff&#x00E9;renciation entre les types de lieux touristiques.</p>

			<p>Tr&#x00E8;s sch&#x00E9;matiquement, il est possible de distinguer entre quatre principales cat&#x00E9;gories :</p>

			<p>La premi&#x00E8;re rassemble les stations touristiques qui sont en train d’&#x00E9;voluer vers un mod&#x00E8;le urbain puisqu’elles ont &#x00E0; g&#x00E9;rer des flux de type urbain avec les inputs et outputs d’une ville.</p>

			<p>Les conurbations touristiques constituent une deuxi&#x00E8;me cat&#x00E9;gorie, form&#x00E9;e de petites, moyennes et grandes stations qui grandissent et tendent, sauf intervention forte et rarissime des Etats, &#x00E0; constituer des ensembles urbains plus complexes lorsqu’elles s’affranchissent de fonctionnements saisonniers et attirent d’autres populations et d’autres activit&#x00E9;s que touristiques.</p>

			<p>A terme, la premi&#x00E8;re et la deuxi&#x00E8;me cat&#x00E9;gorie tendent &#x00E0; se rapprocher des grandes villes et m&#x00E9;tropoles qui, presque toutes d&#x00E9;sormais, ont une fonction touristique importante (affaires et loisir). Elles ont &#x00E0; affronter et r&#x00E9;soudre des probl&#x00E8;mes de d&#x00E9;veloppement durable de type urbain, avec toutes les probl&#x00E9;matiques li&#x00E9;es (qualit&#x00E9; &#x00E9;nerg&#x00E9;tique de l’habitat, traitement des eaux et d&#x00E9;chets, place des &#x00E9;cosyst&#x00E8;mes naturels, etc.). Certains lieux de ces cat&#x00E9;gories se heurtent &#x00E0; des situations de saturation bien particuli&#x00E8;re : il s’agit des villages et petites villes touristifi&#x00E9;s qui, &#x00E0; certains moments de l’ann&#x00E9;e doivent g&#x00E9;rer des afflux qui compromettent leur fonctionnement ordinaire (cf. l’exemple des Cinque Terre en Ligurie, d&#x00E9;j&#x00E0; &#x00E9;voqu&#x00E9;) ; pour rester en Italie, la c&#x00F4;te Amalfitaine se heurte, par endroits et moments, aux m&#x00EA;mes saturations brutales, li&#x00E9;es aux m&#x00EA;mes navires de croisi&#x00E8;re. Ces espaces de petite taille &#x00E0; fort pouvoir d’attraction sont amen&#x00E9;s &#x00E0; mettre en place des politiques de quotas (c’est le cas des Cinque Terre en Italie ou du parc national d’Ordesa, dans les Pyr&#x00E9;n&#x00E9;es espagnoles), afin &#x00E0; la fois de tenter de prot&#x00E9;ger des &#x00E9;l&#x00E9;ments naturels menac&#x00E9;s, la qualit&#x00E9; de la visite touristique elle-m&#x00EA;me, ainsi que secondairement la qualit&#x00E9; de la vie des autochtones ne vivant pas du tourisme.</p>
			
						
						<fig id="F1">
							<label>Figure 1</label>
							<caption>
								<title>D&#x00E9;barquement des croisi&#x00E8;ristes du Seven Seas Explorer, &#x00E0; Amalfi (septembre 2016)</title>
								<p>© R. Knafou.</p>
							</caption>
							<graphic xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xlink:href="../images/F1.jpg"/>
						</fig>
						
						
						<fig id="F2">
							<label>Figure 2</label>
							<caption>
								<title>Trois navires de croisi&#x00E8;re (le g&#x00E9;ant Harmony of the Seas, au centre), &#x00E0; Naples (septembre 2016)</title>
								<p>Il est &#x00E9;vident que, dans les rues &#x00E9;troites d’Amalfi, le d&#x00E9;barquement de 4 000 crois&#x00E9;ristes produit des effets infiniment plus perturbateurs que, le m&#x00EA;me jour, le mouillage de ces trois navires de crois&#x00E8;re &#x00E0; Naples, avec un total d’environ 15 000 passagers. © R. Knafou.</p>
							</caption>
							<graphic xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xlink:href="../images/F2.jpg"/>
						</fig>
						

			<p>Troisi&#x00E8;me cat&#x00E9;gorie, les espaces peu ou pas touristiques et non prot&#x00E9;g&#x00E9;s constituent la cible des nouvelles strat&#x00E9;gies li&#x00E9;es &#x00E0; l’id&#x00E9;ologie du d&#x00E9;veloppement durable, &#x00E0; la faveur de modes touristiques qui se veulent respectueuses des cultures autochtones (tourisme solidaire, tourisme responsable, tourisme alternatif, etc.) mais qui, de fait, sont les chevaux de Troie destin&#x00E9;s &#x00E0; int&#x00E9;grer ces espaces nagu&#x00E8;re encore oubli&#x00E9;s dans l’espace touristique mondialis&#x00E9;. </p>

			<p>Enfin, une derni&#x00E8;re cat&#x00E9;gorie rassemble les espaces naturels prot&#x00E9;g&#x00E9;s o&#x00F9; toute intervention touristique est en th&#x00E9;orie prohib&#x00E9;e. Dans la pratique, les fr&#x00E9;quentations y sont en g&#x00E9;n&#x00E9;ral autoris&#x00E9;es – mais encadr&#x00E9;es et parfois payantes - et leur pression sur l’environnement, m&#x00EA;me sans am&#x00E9;nagement, n’y est pas n&#x00E9;gligeable. Seule une minorit&#x00E9; d’espaces d’acc&#x00E8;s r&#x00E9;ellement interdits &#x00E0; toute fr&#x00E9;quentation touristique constituent de v&#x00E9;ritables r&#x00E9;serves d’espaces plus ou moins naturels ou renaturalis&#x00E9;s.</p>

			<p>Donc, quelles que soient les volont&#x00E9;s politiques en faveur d’un « tourisme durable », les d&#x00E9;s sont jet&#x00E9;s pour la plupart des lieux et espaces touristiques et les am&#x00E9;liorations ne pourront se faire qu’&#x00E0; la marge, car les grandes concentrations touristiques continuent de bourgeonner, les touristes s’insinuent dans les espaces les plus recul&#x00E9;s, avec la caution du « d&#x00E9;veloppement durable »<xref ref-type="fn" rid="NOTE6">6</xref> et une minorit&#x00E9; d’espaces sont mis sous scell&#x00E9;s (mais pour combien de temps ?).</p>

			<p>Dans ces conditions, l’efficacit&#x00E9; du tourisme durable est &#x00E0; relativiser fortement (m&#x00EA;me si l’analyse qui pr&#x00E9;c&#x00E8;de n’en minimise pas la n&#x00E9;cessit&#x00E9;). C’est dans ce contexte qu’il faut replacer le tourisme r&#x00E9;flexif, puisque si agir sur les espaces est d&#x00E9;sormais &#x00E0; la fois co&#x00FB;teux et d’effet assez limit&#x00E9;, il est possible d’agir sur les touristes et le syst&#x00E8;me touristique dont ils constituent la raison d’&#x00EA;tre.</p>

			</sec>
		</sec>
		
		<sec id="S4">
			<title>4. LA VOIE D’UN « TOURISME REFLEXIF » </title>

			<p>Plut&#x00F4;t que de chercher &#x00E0; culpabiliser le touriste, en lui donnant mauvaise conscience, en l’infantilisant [exemples : « je ne prends pas de bains au Maroc », « j’&#x00E9;vite l’ « American Breakfast » au Vietnam », « je fais attention &#x00E0; ne pas manger d’esp&#x00E8;ce en voie de disparition »<xref ref-type="fn" rid="NOTE7">7</xref>], on peut pr&#x00E9;f&#x00E9;rer inviter le touriste et le syst&#x00E8;me touristique &#x00E0; r&#x00E9;fl&#x00E9;chir sur ce qui se joue dans la pratique touristique comme dans la fr&#x00E9;quentation de lieux touristiques, afin &#x00E0; la fois de les infl&#x00E9;chir potentiellement et de faire de ses vacances un moment encore plus privil&#x00E9;gi&#x00E9; dans la construction de soi &#x00E0; travers la d&#x00E9;couverte de nouvelles alt&#x00E9;rit&#x00E9;s.</p>

			<sec id="S4.1">
			<title>4.1. Un concept n&#x00E9; d’une convergence</title>

			<p>Le concept de « tourisme r&#x00E9;flexif » est n&#x00E9; de la convergence d’un parcours personnel, entre plusieurs d&#x00E9;cennies d’exp&#x00E9;rience professionnelle dans le champ de la recherche sur le tourisme comme de pratiques touristiques diverses et un engagement plus r&#x00E9;cent sur le terrain de la m&#x00E9;moire, dans le cadre du M&#x00E9;morial du Camp des Milles, &#x00E0; Aix-en-Provence. Celui-ci, finalement inaugur&#x00E9; en septembre 2012, n’est pas un m&#x00E9;morial comme les autres car, &#x00E0; c&#x00F4;t&#x00E9; des d&#x00E9;sormais classiques volets historique et m&#x00E9;moriel, il propose un troisi&#x00E8;me volet dit r&#x00E9;flexif, intitul&#x00E9; « Comprendre pour demain », qui constitue son aspect le plus novateur. L’objectif de la d&#x00E9;marche est d’inciter le visiteur, apr&#x00E8;s l’information acquise lors de la premi&#x00E8;re partie de la visite et l’&#x00E9;motion suscit&#x00E9;e par l’&#x00E9;tat de conservation du lieu d’internement<xref ref-type="fn" rid="NOTE8">8</xref>, &#x00E0; prendre conscience des m&#x00E9;canismes qui ont men&#x00E9; au crime de masse et, au-del&#x00E0;, &#x00E0; se mobiliser afin de tenter d’&#x00E9;viter que les engrenages identifi&#x00E9;s ne conduisent &#x00E0; nouveau &#x00E0; des situations de crise et de catastrophe. L’originalit&#x00E9; du projet est donc de ne pas se contenter d’&#x00E9;voquer classiquement et r&#x00E9;thoriquement les « le&#x00E7;ons de l’histoire », mais de provoquer chez le visiteur une r&#x00E9;flexion salutaire, porteuse d’une compr&#x00E9;hension intime des situations et, partant, d’une prise de conscience afin d’&#x00EA;tre ou de demeurer un acteur agissant de son propre destin. Ma participation au travail sur ce « volet r&#x00E9;flexif » du Camp des Milles a donc constitu&#x00E9; un moment fondateur d’une r&#x00E9;flexion sur les enjeux et les conditions d’une r&#x00E9;flexivit&#x00E9; appliqu&#x00E9;e &#x00E0; diff&#x00E9;rentes pratiques sociales, parmi lesquelles le tourisme, mon champ de recherche con&#x00E7;u lui-m&#x00EA;me comme un enjeu de soci&#x00E9;t&#x00E9; d’importance moins anodine que celle dont beaucoup le cr&#x00E9;ditent (Equipe MIT, <xref ref-type="bibr" rid="CIT03">2005</xref>). </p>

			<p>Cette convergence entre un champ th&#x00E9;matique – en l’occurrence, d’abord la m&#x00E9;moire puis le tourisme – et une d&#x00E9;marche r&#x00E9;flexive s’inscrit dans un « tournant r&#x00E9;flexif », amorc&#x00E9; depuis plusieurs ann&#x00E9;es et qui, au m&#x00EA;me moment, a suscit&#x00E9; des applications dans d’autres lieux. En effet, l’esprit du temps, dans les lieux de m&#x00E9;moire, se contente de moins en moins de rappeler les faits fondateurs, mais prend appui sur ceux-ci pour aborder le contexte pr&#x00E9;sent et m&#x00EA;me se projeter dans l’avenir. Ainsi, la d&#x00E9;marche adopt&#x00E9;e au Camp des Milles, en partie inspir&#x00E9;e de celle mise en œuvres dans le <italic>Museum of Tolerance</italic> de Los Angeles, ouvert en 1993, est par exemple &#x00E0; mettre en parall&#x00E8;le avec l’initiative andalouse du <italic>Museo del Castillo de San Jorge</italic>, &#x00E0; S&#x00E9;ville, o&#x00F9; sur les ruines des b&#x00E2;timents qui abrit&#x00E8;rent pendant plusieurs si&#x00E8;cles (entre 1481 et 1626 et entre 1639 et 1785) l’Inquisition espagnole, on a souhait&#x00E9; cr&#x00E9;er « un marco para la reflexi&#x00F3;n » (un cadre pour la r&#x00E9;flexion). A partir du cas de l’Inquisition, il est donc propos&#x00E9; au visiteur de le d&#x00E9;passer et de r&#x00E9;fl&#x00E9;chir sur l’intol&#x00E9;rance religieuse en g&#x00E9;n&#x00E9;ral, les abus de pouvoir, mais aussi la pens&#x00E9;e unique ou la d&#x00E9;claration universelle des droits de l’Homme. On notera que ce « <italic>centro tem&#x00E1;tico de la tolerancia »</italic> (centre th&#x00E9;matique sur la tol&#x00E9;rance) a &#x00E9;t&#x00E9; pens&#x00E9; comme une « ressource touristique », et inaugur&#x00E9; par le Conseiller au tourisme de la Communaut&#x00E9; autonome d’Andalousie, qui en a assur&#x00E9; 60% du financement. A notre connaissance, il n’y a pas eu de liens entre les deux initiatives, d’Aix-en-Provence et de S&#x00E9;ville, le mus&#x00E9;e de <italic>San Jorge</italic> ayant &#x00E9;t&#x00E9; inaugur&#x00E9; en d&#x00E9;cembre 2009, apr&#x00E8;s huit ans de gestation ; seulement concomittance, t&#x00E9;moignant que ces questions et questionnements &#x00E9;taient entr&#x00E9;s dans la composition de l’air du temps, autrement dit que la soci&#x00E9;t&#x00E9; &#x00E9;tait en &#x00E9;tat de les recevoir, de les entendre, voire de les comprendre.</p>

			</sec>
			
			<sec id="S4.2">
			<title>4.2. La m&#x00E9;moire se pr&#x00EA;te particuli&#x00E8;rement &#x00E0; la mise en œuvre d’un tourisme r&#x00E9;flexif</title>

			<p>Il est &#x00E9;vident que le terrain d’application premier et privil&#x00E9;gi&#x00E9; du tourisme r&#x00E9;flexif est celui-l&#x00E0; m&#x00EA;me qui a permis de le d&#x00E9;finir. Pour plusieurs raisons : d’abord, parce que la question de la m&#x00E9;moire, par d&#x00E9;finition, se pr&#x00EA;te, voire n&#x00E9;cessite, une r&#x00E9;flexivit&#x00E9; car, sauf &#x00E0; se transformer en arme de propagande, elle n&#x00E9;cessite &#x00E0; la fois de disposer d’une information s&#x00E9;rieuse, de savoir faire le tri entre les connaissances et de chercher &#x00E0; se situer vis-&#x00E0;-vis des enjeux en cause. Ensuite, parce que nos soci&#x00E9;t&#x00E9;s se trouvent dans une situation apparemment paradoxale, car de plus en plus amn&#x00E9;siques<xref ref-type="fn" rid="NOTE9">9</xref> et en m&#x00EA;me temps marqu&#x00E9;es par la multiplication des signes et lieux de m&#x00E9;moire. En fait, ce paradoxe n’est probablement qu’apparent : quand les rep&#x00E8;res fondamentaux s’effacent ou se diluent, on peut chercher &#x00E0; se raccrocher &#x00E0; quelques signes qui font sens ou, plus exactement, qui sont charg&#x00E9;s de faire sens pour tout ou partie d’une population. Enfin, la multiplication des signes et lieux de m&#x00E9;moire engage le visiteur, le touriste, le citoyen, l’humaniste simplement curieux &#x00E0; ne pas seulement les recevoir ou les subir, &#x00E0; la diff&#x00E9;rence de la visite d’un lieu de m&#x00E9;moire, laquelle n&#x00E9;cessite une intention et une entr&#x00E9;e dans un lieu ferm&#x00E9;.</p>

			</sec>
			
			<sec id="S4.3">
			<title>4.3. Une premi&#x00E8;re d&#x00E9;finition et enjeux</title>

			<p>Un tourisme r&#x00E9;flexif est un tourisme qui s’interroge constamment sur lui-m&#x00EA;me, sa d&#x00E9;marche, ses objectifs, ses finalit&#x00E9;s, ses moyens tout en se d&#x00E9;veloppant ; un tourisme qui consid&#x00E8;re le touriste en tant qu’&#x00EA;tre pensant, agissant<xref ref-type="fn" rid="NOTE10">10</xref>, actif, exigeant, conscient de ses choix et des cons&#x00E9;quences qu’ils peuvent induire, concern&#x00E9; par la vie urbaine et la citoyennet&#x00E9;. Le tourisme r&#x00E9;flexif vise &#x00E0; favoriser l’adoption par le touriste d’une posture r&#x00E9;flexive et c’est l’adoption par le touriste d’une posture r&#x00E9;flexive qui, par d&#x00E9;finition, permet de parler de tourisme r&#x00E9;flexif, c’est-&#x00E0;-dire d’un syst&#x00E8;me qui se tourne vers lui-m&#x00EA;me afin de mieux se conna&#x00EE;tre et mieux conna&#x00EE;tre sa capacit&#x00E9; de r&#x00E9;action dans un contexte donn&#x00E9;. Cette forme de tourisme est particuli&#x00E8;rement adapt&#x00E9;e &#x00E0; la ville, qui est un lieu de transformation permanente, de cr&#x00E9;ations nouvelles ou renouvel&#x00E9;es, qui &#x00E0; la fois suscite et permet des d&#x00E9;cryptages d’une r&#x00E9;alit&#x00E9; sociale complexe qui concerne, affecte le touriste, lequel est lui-m&#x00EA;me un urbain. Cette d&#x00E9;finition vaut pour les professionnels du tourisme comme pour les touristes eux-m&#x00EA;mes, ces deux cat&#x00E9;gories compl&#x00E9;mentaires ayant un int&#x00E9;r&#x00EA;t commun &#x00E0; partager des m&#x00EA;mes valeurs.</p>

			<p>Pour promouvoir un tel tourisme, trois types de raisons peuvent &#x00EA;tre mises en avant :</p>
			
						<list list-type="bullet">
							<list-item>
								<p>Fondamentalement, il s’agit de prendre en compte la maturit&#x00E9; croissante du consommateur de tourisme, de plus en plus autonome, exp&#x00E9;riment&#x00E9; et inform&#x00E9;. A cet &#x00E9;gard, la croissance exponentielle de l’information touristique d&#x00E9;sormais principalement aliment&#x00E9;e par les touristes eux-m&#x00EA;mes via r&#x00E9;seaux sociaux g&#x00E9;n&#x00E9;ralistes et communaut&#x00E9;s d’int&#x00E9;r&#x00EA;ts sp&#x00E9;cialis&#x00E9;es (type Tripadvisor; notamment, Migu&#x00E9;ns, Baggio et Costa, <xref ref-type="bibr" rid="CIT05">2008</xref>; V&#x00E1;squez, <xref ref-type="bibr" rid="CIT06">2011</xref>) renouvelle profond&#x00E9;ment les conditions du d&#x00E9;veloppement du tourisme en g&#x00E9;n&#x00E9;ral et favorise particuli&#x00E8;rement l’&#x00E9;mergence d’un tourisme r&#x00E9;flexif, le touriste &#x00E9;tant invit&#x00E9;, en rendant compte publiquement de son exp&#x00E9;rience, &#x00E0; faire retour sur celle-ci.</p>
							</list-item>
							<list-item>
								<p>Il s’agit d’un niveau sup&#x00E9;rieur d’une d&#x00E9;marche-qualit&#x00E9;, plus exigeante, d&#x00E9;marche-qualit&#x00E9; dans laquelle tous les lieux en Europe – dans un univers de plus en plus concurrentiel – sont d&#x00E9;sormais entr&#x00E9;s. Mais cette d&#x00E9;marche, pour ne pas &#x00EA;tre appliqu&#x00E9;e de mani&#x00E8;re m&#x00E9;canique, sans que les diff&#x00E9;rents acteurs soient v&#x00E9;ritablement p&#x00E9;n&#x00E9;tr&#x00E9;s de sa pertinence, n&#x00E9;cessite la convocation de la r&#x00E9;flexivit&#x00E9;, &#x00E0; la fois source d’appropriation et d’approfondissement. </p>
							</list-item>
							<list-item>
								<p>Strat&#x00E9;giquement, &#x00E0; une &#x00E9;chelle nationale, il s’agit d’une &#x00E9;tape de plus dans la qu&#x00EA;te de cr&#x00E9;dibilit&#x00E9; du tourisme, encore trop souvent per&#x00E7;u par nos “&#x00E9;lites” comme futile ou secondaire (probablement davantage en France qu’en Espagne). </p>
							</list-item>
						</list>

			<p><bold>Pour le touriste, il s’agit d’exploiter une potentialit&#x00E9; qui existe chez chaque individu</bold>, mais selon des niveaux tr&#x00E8;s diff&#x00E9;rents selon l’&#x00E2;ge, l’histoire personnelle, le type de formation, le niveau culturel, l’habitude ou non d’exercer ses capacit&#x00E9;s intellectuelles, son esprit critique, etc. Potentialit&#x00E9; qui peut &#x00EA;tre plus facilement r&#x00E9;v&#x00E9;l&#x00E9;e/valoris&#x00E9;e en situation de disponibilit&#x00E9; physique et mentale cr&#x00E9;&#x00E9;e par les vacances, le temps libre.</p>

			<p><bold>Ce souci de r&#x00E9;flexivit&#x00E9; va plus loin que le souci d’apprendre, de s’informer</bold>. L’information est g&#x00E9;n&#x00E9;ralement n&#x00E9;cessaire pour alimenter la r&#x00E9;flexion et celle-ci va &#x00E0; son tour r&#x00E9;clamer davantage d’information : information et r&#x00E9;flexion sont &#x00E9;troitement li&#x00E9;es d&#x00E8;s lors que le sujet porte sur une question qui int&#x00E9;resse la personne ; mais selon des modalit&#x00E9;s qui gagneraient &#x00E0; &#x00EA;tre analys&#x00E9;es de plus pr&#x00E8;s dans le cas des apprentissages touristiques (en particulier, les conditions qui d&#x00E9;clenchent l’int&#x00E9;r&#x00EA;t, accrochent et motivent le visiteur). Quoiqu’il en soit, ce qui se joue avec la mise en avant d’une posture r&#x00E9;flexive c’est sa capacit&#x00E9; &#x00E0; faire &#x00E9;voluer sa pratique, par autocentrage plus que par simple r&#x00E9;ponse aux stimuli du march&#x00E9; ou aux bonnes paroles des discours institutionnels. Pour le comprendre, il est utile de faire un d&#x00E9;tour par quelques exemples de nouveaux objets urbains d&#x00E9;clencheurs d’interrogations.</p>

			</sec>
			
			<sec id="S4.4">
			<title>4.4. Objets urbains furtifs et allusifs : exemples en Allemagne et en Espagne</title>

			<sec id="S4.4.1">
			<title>4.4.1. Significations diff&#x00E9;rentes des pav&#x00E9;s de laiton dans l’espace public : les stolpersteine allemands et les pav&#x00E9;s des juder&#x00ED;as espagnoles</title>

			<p>Depuis un peu plus d’une vingtaine d’ann&#x00E9;es, les pav&#x00E9;s de laiton &#x00E0; vis&#x00E9;e m&#x00E9;morielle se sont plus ou moins subrepticement ins&#x00E9;r&#x00E9;es dans les chauss&#x00E9;es des villes europ&#x00E9;ennes. D&#x00E8;s 1993, des « <italic>Stolpersteine</italic> » (litt&#x00E9;ralement, <italic>pierres d’achoppement</italic>, <italic>pierres sur lesquelles on peut tr&#x00E9;bucher</italic>), cr&#x00E9;ation de l’artiste berlinois Gunter Demnig, ont fait leur apparition dans des villes allemandes : ce sont des petits d&#x00E9;s de b&#x00E9;ton ou de m&#x00E9;tal de 10 cm de c&#x00F4;t&#x00E9; enfonc&#x00E9;s dans le sol, dont la face sup&#x00E9;rieure, affleurante, est recouverte d’une plaque en laiton qui indique sobrement le nom de la personne, sa date de naissance, la date de son arrestation et la date de son assassinat dans un camp d’extermination nazi. Plusieurs milliers de <italic>Stolpersteine</italic> ont ainsi &#x00E9;t&#x00E9; pos&#x00E9;es devant le dernier domicile des victimes du nazisme, principalement en Allemagne, mais aussi d&#x00E9;sormais dans d’autres pays europ&#x00E9;ens. Il s’agit donc d’objets destin&#x00E9;s &#x00E0; entretenir la m&#x00E9;moire et sans vocation touristique. Mais, d&#x00E8;s lors qu’ils font partie de la ville visit&#x00E9;e, ils y participent malgr&#x00E9; eux, d’autant plus que ces objets discrets, sur lesquels on peut marcher sans y pr&#x00EA;ter attention, sont intrigants pour qui les remarque. Le talent de leur concepteur a &#x00E9;t&#x00E9; de les rendre &#x00E0; la fois bien pr&#x00E9;sents et peu visibles. Dans un monde o&#x00F9; l’on met constamment les points sur les “i”, G. Demnig a choisi de cr&#x00E9;er des objets d’une tr&#x00E8;s grande sobri&#x00E9;t&#x00E9;, quasi furtifs dans l’espace dense et anim&#x00E9; de la ville. Mais terriblement efficaces aussi d&#x00E8;s lors qu’on les a rep&#x00E9;r&#x00E9;s et qu’on en a compris la signification. Par leur insistante discr&#x00E9;tion, ces <italic>stolpersteine</italic> ont une efficacit&#x00E9; bien plus grande que les monuments aux morts ou les plaques comm&#x00E9;moratives appos&#x00E9;es sur les murs des immeubles. Ils conf&#x00E8;rent &#x00E0; la ville un niveau particulier de lisibilit&#x00E9;, notamment pour le visiteur &#x00E9;tranger qui d&#x00E9;couvre &#x00E0; la fois un espace, ses vivants et ses morts.</p>
			
						<fig id="F3">
							<label>Figure 3</label>
							<caption>
								<title>Stolpersteine, Fribourg-en-Brisgau (2012)</title>
								<p>© R. Knafou.</p>
							</caption>
							<graphic xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xlink:href="../images/F3.jpg"/>
						</fig>

			<p>Les pav&#x00E9;s de laiton incrust&#x00E9;s dans le sol de nombre de <italic>juder&#x00ED;as</italic> d’Espagne ou du Portugal ont donc une toute autre signification que les <italic>Stolpersteine</italic>. On doit saluer la grande r&#x00E9;ussite graphique et esth&#x00E9;tique de ces inscriptions qui r&#x00E9;ussissent &#x00E0; former avec les lettres h&#x00E9;bra&#x00EF;ques du mot « <italic>sefarad</italic> » (Espagne en h&#x00E9;breu) le contour sch&#x00E9;matique de la p&#x00E9;ninsule ib&#x00E9;rique. Mais cette r&#x00E9;ussite dit bien aussi dans quel registre on se situe : celui de la communication touristique et peu celui de la m&#x00E9;moire, &#x00E0; proprement parler. En effet, ces pav&#x00E9;s signalent au visiteur, au touriste qu’il se trouve dans une « <italic>juder&#x00ED;a</italic> » (« <italic>call »</italic>, en Catalogne), c’est-&#x00E0;-dire un ancien quartier juif. Pendant plusieurs si&#x00E8;cles, les juifs ont officiellement disparu de la p&#x00E9;ninsule ib&#x00E9;rique, partis s’installer dans d’autres pays d’Europe, du bassin m&#x00E9;diterran&#x00E9;en ou d’Am&#x00E9;rique, ou convertis et enfouis dans des m&#x00E9;moires familiales souvent enterr&#x00E9;es, mais parfois aussi entretenues sur la longue dur&#x00E9;e. Aujourd’hui, ces juder&#x00ED;as &#x00E0; la signal&#x00E9;tique flambant neuve t&#x00E9;moignent du souci de certains Espagnols de se souvenir de leur pass&#x00E9; juif, mais on pourrait discuter pour savoir s’il s’agit vraiment de « m&#x00E9;moire », car celle-ci est port&#x00E9;e par peu d’habitants et semble relever d’une strat&#x00E9;gie essentiellement touristique<xref ref-type="fn" rid="NOTE11">11</xref> visant surtout une client&#x00E8;le cibl&#x00E9;e, d’origine s&#x00E9;farade.</p>
			
						<fig id="F4">
							<label>Figure 4</label>
							<caption>
								<title>Dans les rues de la juder&#x00ED;a de Tarazona (Arag&#x00F3;n, 2012)</title>
								<p>© R. Knafou.</p>
							</caption>
							<graphic xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xlink:href="../images/F4.jpg"/>
						</fig>

			<p>La limite du rapprochement entre les pav&#x00E9;s de laiton allemands et espagnols tient aussi au tr&#x00E8;s in&#x00E9;gal &#x00E9;loignement temporel des faits qu’ils rappellent : sept d&#x00E9;cennies contre plus de cinq si&#x00E8;cles. Toute la diff&#x00E9;rence entre la m&#x00E9;moire et l’histoire, entre ce qui peut encore parler directement &#x00E0; une partie de la soci&#x00E9;t&#x00E9; et ce qui est &#x00E0; la fois tr&#x00E8;s &#x00E9;loign&#x00E9; et peu appropri&#x00E9; par la population d’accueil.</p>

			<p>Car il faut rappeler que m&#x00E9;moire et tourisme ne font pas automatiquement bon m&#x00E9;nage, &#x00E0; l’instar de cet exemple pris &#x00E0; Tol&#x00E8;de, dans l’hypercentre touristique d’un lieu qui re&#x00E7;oit deux millions de visiteurs (touristes et excursionnistes, ces derniers venant de Madrid, distante de 70 km) par an, avec une porte arabe pr&#x00E9;c&#x00E9;d&#x00E9;e d’une statue de Cervantes, dont l’importance du lien avec la ville est sujette &#x00E0; discussion.</p>
			
						<fig id="F5">
							<label>Figure 5</label>
							<caption>
								<title>El Arco de la sangre (Toledo, juin 2010)</title>
								<p>© R. Knafou.</p>
							</caption>
							<graphic xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xlink:href="../images/F5.jpg"/>
						</fig>

			<p>Les seules pr&#x00E9;cisions qui sont donn&#x00E9;es au visiteur sont une indication de nature architecturale (« porte arabe de la premi&#x00E8;re enceinte militaire »), assortie d’un louable d&#x00E9;tail : “reconstruite” (elle a en effet &#x00E9;t&#x00E9; totalement d&#x00E9;truite durant la guerre civile). Si on prend le soin d’apporter une pr&#x00E9;cision sur l’authenticit&#x00E9; de la porte, le nom de cette porte (<italic>“Arco de la sangre</italic>”, l’arc du sang, appellation due &#x00E0; la confr&#x00E9;rie de la Santa Sangre charg&#x00E9;e d’assister les condamn&#x00E9;e &#x00E0; mort lors de leur ex&#x00E9;cution), son nom est pass&#x00E9; sous silence, de m&#x00EA;me que les massacres de juifs de 1391 qui firent couler le sang dans ce m&#x00EA;me lieu (Cortanze, <xref ref-type="bibr" rid="CIT02">2014</xref>). A Tol&#x00E8;de, dans une ville ancienne o&#x00F9; les traces du pass&#x00E9; sont nombreuses, on souhaite &#x00E9;luder les &#x00E9;pisodes difficiles, en pr&#x00E9;f&#x00E9;rant c&#x00E9;l&#x00E9;brer la diversit&#x00E9; des trois cultures (“Le fait que chr&#x00E9;tiens, Arabes et Juifs aient v&#x00E9;cu ensemble pendant des si&#x00E8;cles se refl&#x00E8;te dans le patrimoine artistique et culturel de Tol&#x00E8;de… », <ext-link ext-link-type="uri" xlink:href="http://www.spain.info/fr_FR/que-quieres/ciudades-pueblos/otros-destinos/toledo.html">http://www.spain.info/fr_FR/que-quieres/ciudades-pueblos/otros-destinos/toledo.html</ext-link>), on trie et passe par pertes et profits la r&#x00E9;alit&#x00E9; d’une histoire terrible. L’histoire de la ville vue par les responsables touristiques est une histoire frileuse et censur&#x00E9;e. Sous couvert d’indications parcellaires relatives au pass&#x00E9; de la ville et d’un d&#x00E9;sir d’une histoire consensuelle expurg&#x00E9;e, nous sommes en pr&#x00E9;sence de ce qui pourrait s’apparenter &#x00E0; un d&#x00E9;ni de m&#x00E9;moire ou &#x00E0; un d&#x00E9;sir de participation &#x00E0; l’&#x00E9;criture d’un nouveau roman national.</p>

			<p>Quoi qu’il en soit, tous ces objets urbains partagent plusieurs points communs : ils se veulent des marqueurs de m&#x00E9;moire, ils sont furtifs, allusifs et, de ce fait, in&#x00E9;galement identifi&#x00E9;s pour ce qu’ils sont, mais lorsqu’ils sont vus, car ils sont tout de m&#x00EA;me con&#x00E7;us pour &#x00EA;tre vus, ils sont destin&#x00E9;s &#x00E0; susciter une d&#x00E9;marche r&#x00E9;flexive chez le passant, qu’il soit autochtone ou visiteur.</p>

			<p>On en prendra un dernier exemple, pour illustrer le propos et mieux faire appara&#x00EE;tre les enjeux : la <italic>Versunkene Bibliotek</italic> sur la Bebelplatz, &#x00E0; Berlin.</p>
			
						<fig id="F6">
							<label>Figure 6</label>
							<caption>
								<title>Bebelplatz, devant l’universit&#x00E9; Humboldt, Berlin (d&#x00E9;cembre 2015)</title>
								<p>©R. Knafou.</p>
							</caption>
							<graphic xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xlink:href="../images/F6.jpg"/>
						</fig>

			</sec>
			
			<sec id="S4.4.2">
			<title>4.4.2. La « Versunkene Bibliotek » &#x00E0; Berlin</title>

			<p>La <italic>Bebelplatz</italic>, &#x00E0; Berlin, face &#x00E0; l’universit&#x00E9; Humboldt, a &#x00E9;t&#x00E9; le 10 mai 1933 le lieu du premier autodaf&#x00E9; nazi au cours duquel plus de 20.000 livres « d’esprit non allemand » (Heine, Mann, Marx, etc.) furent br&#x00FB;l&#x00E9;s en pr&#x00E9;sence de 70.000 personnes. Le souvenir de cet &#x00E9;v&#x00E9;nement est discr&#x00E8;tement rappel&#x00E9; par un m&#x00E9;morial connu sous le nom de « Versunkene Bibliotek » (la Biblioth&#x00E8;que vide) de l’artiste isra&#x00E9;lien Mischa Ullmann (1995) : une biblioth&#x00E8;que souterraine blanche aux rayonnages vides, visible &#x00E0; travers une plaque de verre encastr&#x00E9;e au milieu des pav&#x00E9;s de la place ; &#x00E0; distance, deux plaques de bronze &#x00E9;voquent l’&#x00E9;v&#x00E9;nement, l’une d’elle portant un vers de Heinrich Heine : « <italic>Dort, wo man B&#x00FC;cher verbrennt, verbrennt man am Ende auch Menschen</italic> » (« L&#x00E0; o&#x00F9; on br&#x00FB;le les livres, on finit par br&#x00FB;ler les hommes ») [1823]. Sur cette vaste place nue, le visiteur peut sans peine passer &#x00E0; c&#x00F4;t&#x00E9; de ce marqueur de m&#x00E9;moire aussi discret qu’allusif : rien ne d&#x00E9;passe, il n’est pas visible de loin et seul le rassemblement fr&#x00E9;quent de personnes regardant le sol peut inciter le curieux &#x00E0; s’approcher ; mais, de pr&#x00E8;s, si le visiteur est saisi par l’&#x00E9;tranget&#x00E9; de la sc&#x00E8;ne, rien n’indique sa signification, sauf s’il se d&#x00E9;place avec un guide touristique ou s’il conna&#x00EE;t l’histoire du r&#x00E9;gime nazi. Cette plaque de verre livrant la vue de rayonnages blancs, nus et froids, remplit une de ses fonctions premi&#x00E8;res : car, en &#x00E9;voquant cet &#x00E9;pisode gla&#x00E7;ant de mai 1933 dont nous avons conserv&#x00E9; films et photographies, elle intrigue le visiteur le plus &#x00E9;tranger &#x00E0; l’histoire de l’Allemagne nazie. Et on sait que l’<italic>Homo sapiens</italic> se pose g&#x00E9;n&#x00E9;ralement des questions lorsqu’une situation l’intrigue, ce qui constitue le d&#x00E9;but d’un processus psychologique de port&#x00E9;e difficile &#x00E0; pr&#x00E9;voir.</p>

			</sec>
			
			<sec id="S4.4.3">
			<title>4.4.3. La “S&#x00E4;ule der Toleranz” &#x00E0; Fribourg-en-Brisgau </title>

			<p>Fribourg-en-Brisgau est une ville prosp&#x00E8;re du riche Land de Bade-Wurtemberg, capitale de l’industrie solaire allemande, porte d’entr&#x00E9;e touristique de la For&#x00EA;t Noire (le cap du million de nuit&#x00E9;es a &#x00E9;t&#x00E9; franchi dans la ville en 2007). La ville compte 230.000 habitants (630.000 dans l’aire urbaine). Surtout, Fribourg compte une universit&#x00E9; r&#x00E9;put&#x00E9;e, fond&#x00E9;e en 1457, qui aujourd’hui est le premier employeur de la ville. Les b&#x00E2;timents de l’Universit&#x00E9; se trouvent toujours pour l’essentiel dans la partie centrale de la ville ou &#x00E0; ses abords imm&#x00E9;diats. Par cons&#x00E9;quent, la population &#x00E9;tudiante (plus de 33.000 personnes) fait partie du paysage urbain qu’elle anime, de jour comme de nuit. L’un de ses lieux favoris de rassemblement est <italic>l’Augustinerplatz</italic>, place pi&#x00E9;tonni&#x00E8;re du centre, en l&#x00E9;g&#x00E8;re d&#x00E9;clivit&#x00E9;, situ&#x00E9;e &#x00E0; c&#x00F4;t&#x00E9; d’un <italic>biergarten</italic>. Les &#x00E9;tudiants ont pris l’habitude de s’y retrouver en fin d’apr&#x00E8;s-midi ainsi que les soir&#x00E9;es de la belle saison; assis par terre, on y &#x00E9;change et on y boit. Comme les abords de cette place sont habit&#x00E9;s par des personnes qui n’appr&#x00E9;cient pas n&#x00E9;cessairement ces rassemblements estudiantins nocturnes et alcoolis&#x00E9;s, les autorit&#x00E9;s municipales ont eu l’id&#x00E9;e d’y installer en 2009 une “<italic>S&#x00E4;ule der Toleranz</italic>” (colonne de la tol&#x00E9;rance) qui pr&#x00E9;sente la particularit&#x00E9; d’enregistrer le niveau de nuisance sonore de l’animation suscit&#x00E9;e par ces rassemblements et de l’indiquer par une couleur (en vert, le niveau est bas, en rouge, il est tr&#x00E8;s &#x00E9;lev&#x00E9;), avec l’effet escompt&#x00E9; d’une prise de conscience et, en cons&#x00E9;quence, d’une diminution du volume sonore. A une &#x00E9;poque o&#x00F9;, dans nos soci&#x00E9;t&#x00E9;s, on joue volontiers la carte de la pr&#x00E9;vention et du discours plut&#x00F4;t que de la r&#x00E9;pression, le dispositif est assur&#x00E9;ment int&#x00E9;ressant. Et le touriste qui traverse cette place la nuit – le jour, le dispositif est &#x00E9;teint, et la colonne n’attire gu&#x00E8;re l’œil – en apprend plus qu’en un long discours sur la soci&#x00E9;t&#x00E9; allemande contemporaine et, en particulier, sur ses mani&#x00E8;res de g&#x00E9;rer le vivre ensemble. Une telle initiative – quelle que soit son efficacit&#x00E9; r&#x00E9;elle, plus difficile &#x00E0; mesurer qu’un niveau sonore - ne peut donc qu’int&#x00E9;resser, voire interpeller le visiteur, lequel est g&#x00E9;n&#x00E9;ralement un urbain dot&#x00E9; par d&#x00E9;finition d’une exp&#x00E9;rience des probl&#x00E8;mes de voisinage et de nuisances sonores. Autrement dit, le touriste peut &#x00EA;tre autant int&#x00E9;ress&#x00E9; par cet objet urbain que par les lieux du patrimoine qui l’entourent, tant il est vrai que les visites urbaines ne se limitent pas aux h&#x00E9;ritages du pass&#x00E9; mais s’enrichissent et s’instruisent de toutes les nouveaut&#x00E9;s qui permettent la comparaison – et &#x00E9;ventuellement, le transfert ou l’importation – avec la ville de r&#x00E9;sidence habituelle. </p>
			
						<fig id="F7">
							<label>Figura 7</label>
							<caption>
								<title>La “S&#x00E4;ule der Toleranz” &#x00E0; Fribourg-en-Brisgau</title>
								<p>© R. Knafou, mai 2012.</p>
							</caption>
							<graphic xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xlink:href="../images/F7.jpg"/>
						</fig>

			<p> De ces quelques exemples r&#x00E9;cemment glan&#x00E9;s en Europe on peut tirer quelques enseignements, &#x00E0; la fois sur les mutations des villes et sur l’&#x00E9;volution de leurs relations avec leurs visiteurs. La multiplication d’objets urbains de ce type constituent un champ nouveau d’analyses comme de mises en œuvre. On notera en particulier que ces OUFA (Objets urbains furtifs et allusifs) sont aux antipodes des centres d’interpr&#x00E9;tation qui les ont historiquement pr&#x00E9;c&#x00E9;d&#x00E9;s. Rappelons qu’un centre d’interpr&#x00E9;tation est un lieu dont l’objectif est de valoriser un site par l’information et l’explication. On y trouve donc &#x00E0; la fois des informations sur le site visit&#x00E9; ainsi que g&#x00E9;n&#x00E9;ralement la mani&#x00E8;re de le voir (dans les deux sens du terme). Le d&#x00E9;veloppement des centres d’interpr&#x00E9;tation est, non sans paradoxe, all&#x00E9; de pair avec le d&#x00E9;clin de l’Ecole dans nos soci&#x00E9;t&#x00E9;s. Le probl&#x00E8;me que posent bien souvent les centres d’interpr&#x00E9;tation est qu’ils m&#x00EA;lent connaissances objectives et jugements de valeur, ce qui r&#x00E9;duit la marge de manœuvre du visiteur. Les OUFA posent des questions, incitent &#x00E0; une recherche personnelle, tandis que les centres d’interpr&#x00E9;tation saturent l’int&#x00E9;r&#x00EA;t.</p>

			</sec>
			</sec>
			
			<sec id="S4.5">
			<title>4.5. La ville touristique, r&#x00E9;servoir &#x00E0; la fois de validation de conformit&#x00E9; et de s&#x00E9;rendipit&#x00E9;</title>

			<p>En tout &#x00E9;tat de cause, avec ces nouveaux objets urbains, il se joue un renversement des approches du tourisme. En effet, de plus en plus souvent, le touriste vient voir ce dont il a entendu parler et ce qu’il a d&#x00E9;j&#x00E0; vu (au cin&#x00E9;ma, &#x00E0; la t&#x00E9;l&#x00E9;vision) et c’est du reste ce &#x00E0; quoi s’emploient les politiques de communication touristique, directe et indirecte. Il en r&#x00E9;sulte des flux massifs de touristes qui veulent v&#x00E9;rifier par exp&#x00E9;rience directe, ce qu’ils ont d&#x00E9;j&#x00E0; vu en images. Ce qui leur permet de r&#x00E9;aliser des <italic>selfies</italic> de double validation conforme, pour ne pas dire conformiste : immortaliser un visage qu’ils connaissent intimement devant un paysage que tout le monde conna&#x00EE;t ou reconna&#x00EE;t. En revanche, ces nouveaux objets urbains qui surprennent le visiteur rebattent les cartes en lui proposant des objets d&#x00E9;concertants, impr&#x00E9;vus au point d’&#x00EA;tre parfois quasi invisibles mais qui, une fois approch&#x00E9;s, lib&#x00E8;rent leur potentiel de surprise et d’interpellation. Avec la diffusion de ces OUFA, la ville touristique renforce son potentiel de s&#x00E9;rendipit&#x00E9; (le fait de « trouver autre chose que ce que l’on cherchait ») et peut mettre en avant un tourisme s’appuyant sur une logique nouvelle permettant une lecture diff&#x00E9;rente de la ville &#x00E0; visiter et &#x00E0; d&#x00E9;couvrir au sens plein du terme (combien de « d&#x00E9;couvertes » de lieux nouveaux constituent-elles r&#x00E9;ellement une d&#x00E9;couverte ?) Cela dit, cette phase n’aura, par d&#x00E9;finition, qu’un temps puisque le rep&#x00E9;rage de ces objets urbains, la diffusion de leur existence et de leur signification via les guides touristiques, les r&#x00E9;seaux sociaux et les sites web collaboratifs aura pour cons&#x00E9;quence d’att&#x00E9;nuer ou de supprimer l’effet de surprise et de les reverser dans le champ des attractions recens&#x00E9;es et &#x00E9;valu&#x00E9;es. En attendant que surgissent d’autres objets nouveaux et d&#x00E9;concertants qu’appelle la fuite en avant de notre syst&#x00E8;me touristique. Le surgissement, dans les lieux touristiques principalement urbains, d’objets inattendus con&#x00E7;us d’abord pour faire na&#x00EE;tre des questionnements, sources de culture et d’&#x00E9;ventuelles remises en cause, entre dans la logique d’un tourisme r&#x00E9;flexif, tout &#x00E0; la fois imaginatif, cr&#x00E9;atif et pas n&#x00E9;cessairement tr&#x00E8;s co&#x00FB;teux, dont les effets sur les personnes comme sur le syst&#x00E8;me touristique m&#x00E9;ritent d’&#x00EA;tre &#x00E9;tudi&#x00E9;s, voire favoris&#x00E9;s.</p>

			</sec>
		</sec>
		
		<sec id="S5">
			<title>5. CONCLUSION</title>

			<p>La gestion de la Terre en prenant en compte une dimension touristique qui s’affirme de plus en plus passe par quelques solutions classiques et moins classiques. L’interdiction totale de fr&#x00E9;quenter des espaces naturels remarquables et analys&#x00E9;s comme fragiles rel&#x00E8;ve des solutions classiques, mais dont on ne peut faire l’&#x00E9;conomie, surtout dans la logique de transmettre &#x00E0; nos descendants des portions de surface terrestre intouch&#x00E9;es. Par d&#x00E9;finition, ces espaces interdits ne peuvent &#x00EA;tre habit&#x00E9;s de mani&#x00E8;re permanente, afin de ne pas en faire des “zoos humains”, de m&#x00EA;me qu’expulser des habitants pour mettre sous scell&#x00E9;s une portion de territoire constituerait une solution inacceptable pour tout le monde. On a d&#x00E9;j&#x00E0; &#x00E9;voqu&#x00E9; la difficult&#x00E9; de gestion des espaces naturels &#x00E0; prot&#x00E9;ger mais peupl&#x00E9;s et o&#x00F9; les habitants voudront conna&#x00EE;tre une vie meilleure gr&#x00E2;ce &#x00E0; la venue de touristes : or, m&#x00EA;me si le nombre de touristes est limit&#x00E9; et s’il s’agit de touristes bien intentionn&#x00E9;s, solidaires, responsables, etc., on sait bien que lorsqu’on a mis le doigt dans l’engrenage il est g&#x00E9;n&#x00E9;ralement impossible d’en arr&#x00EA;ter le processus. Nous sommes l&#x00E0; en face de l’une des cibles strat&#x00E9;giques d’un tourisme durable aux effets potentiellement pervers. Dans les lieux du tourisme de masse, les d&#x00E9;s sont jet&#x00E9;s et les correctifs ne se feront qu’&#x00E0; la marge et progressivement, dans le cadre d’actions de moyen et long terme. C’est dans ce contexte qu’il faut placer le r&#x00F4;le d’un tourisme r&#x00E9;flexif dont la contribution sera d’autant plus utile qu’il ne faut pas oublier que les client&#x00E8;les touristiques sont volatiles et changent facilement de type de lieux selon les moments de l’ann&#x00E9;e, les &#x00E2;ges et les g&#x00E9;n&#x00E9;rations : ainsi, un m&#x00EA;me touriste peut fr&#x00E9;quenter les plages de Benidorm en juillet et avoir une pratique &#x00E9;co-touristique dans des lieux peu accessibles &#x00E0; d’autres moments. C’est en pensant &#x00E0; cette diversit&#x00E9; de pratiques d’un m&#x00EA;me touriste qu’il faut concevoir le recours &#x00E0; la r&#x00E9;flexivit&#x00E9; comme l’un des moyens de modification de ces m&#x00EA;mes pratiques sur le moyen et long terme. C’est ainsi que le tourisme r&#x00E9;flexif pourra &#x00EA;tre l’un des fondements d’un tourisme durable d&#x00E9;sireux de d&#x00E9;passer les discours et de s’inscrire dans l’horizon d’un tourisme soucieux de mieux se comprendre et, ainsi, de mieux comprendre les autres.</p>
		</sec>
		
	</body>
	
	
	<back>
	
		<sec id="notas">
			<title>NOTES</title>
		
			<fn-group>
				<fn id="NOTE1"><label>1</label>
					<p>Devenue ult&#x00E9;rieurement « Mobilit&#x00E9;s, Itin&#x00E9;raires, Tourismes » mais, d&#x00E8;s sa fondation, le tourisme &#x00E9;tait clairement son objet central de recherche, faisant de cette &#x00E9;quipe la premi&#x00E8;re en France ayant choisi de se consacrer &#x00E0; cette th&#x00E9;matique.</p>
				</fn>
				
				<fn id="NOTE2"><label>2</label>
					<p>Note &#x00E0; l’intention de lecteurs &#x00E9;trangers : cette expression fran&#x00E7;aise signifie r&#x00E9;ussir sans le savoir, sans dessein. Monsieur Jourdain est le principal personnage de la pi&#x00E8;ce de Moli&#x00E8;re, « Le bourgeois gentilhomme » ; pour s’initier aux bonnes mani&#x00E8;res, il prend notamment les cours d’un ma&#x00EE;tre de philosophie qui lui apprend ainsi qu’il pratique la prose sans le savoir : « Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j’en susse rien, et je vous suis le plus oblig&#x00E9; du monde de m’avoir appris cela. » (acte II, sc&#x00E8;ne VI).</p>
				</fn>
				
				<fn id="NOTE3"><label>3</label>
					<p>L’espagnol n’a pas commis cette erreur, en employant les mots « sostenible » ou « sustentable ».</p>
				</fn>
				
				<fn id="NOTE4"><label>4</label>
					<p>La pr&#x00E9;cision s&#x00E9;mantique n&#x00E9;cessaire – d&#x00E8;s lors que l’auteur est fran&#x00E7;ais – ayant &#x00E9;t&#x00E9; apport&#x00E9;e en introduction, je pr&#x00E9;cise que j’emploierai dans le reste de ce texte le mot « durable » dans son acception de « soutenable » (<italic>sostenible</italic>, en espagnol).</p>
				</fn>
				
				<fn id="NOTE5"><label>5</label>
					<p>Il s’agit de cinq villages de la c&#x00F4;te ligure, class&#x00E9;s au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1997 et litt&#x00E9;ralement submerg&#x00E9;s par la fr&#x00E9;quentation touristique depuis que les navires de croisi&#x00E8;re ont d&#x00E9;cid&#x00E9; d’y mouiller.</p>
				</fn>
				
				<fn id="NOTE6"><label>6</label>
					<p>Et avec la complicit&#x00E9; active des grandes collections de guides touristiques qui ont fait de la d&#x00E9;nonciation du tourisme de masse leur fonds de commerce et multiplient les titres vers les destinations jusque-l&#x00E0; les moins fr&#x00E9;quent&#x00E9;es, mais souvent les plus fragiles.</p>
				</fn>
				
				<fn id="NOTE7"><label>7</label>
					<p>Il s’agit de pr&#x00E9;conisations trouv&#x00E9;es sur le site du minist&#x00E8;re fran&#x00E7;ais de l’Environnement : <ext-link ext-link-type="uri" xlink:href="http://www.developpement-durable.gouv.fr/Comment-voyager-responsable.html">http://www.developpement-durable.gouv.fr/Comment-voyager-responsable.html</ext-link></p>
				</fn>
				
				<fn id="NOTE8"><label>8</label>
					<p>Entre septembre 1939 et d&#x00E9;cembre 1942, le Camp des Milles a &#x00E9;t&#x00E9;, sur le site d’une usine d&#x00E9;saffect&#x00E9;e pour cet usage, un camp d’internement et de d&#x00E9;portation d’&#x00E9;trangers, d’antifaschistes, puis de plus de 2 000 Juifs envoy&#x00E9;s &#x00E0; Auschwitz.</p>
				</fn>
				
				<fn id="NOTE9"><label>9</label>
					<p>Les historiens sont amen&#x00E9;s &#x00E0; faire dans diff&#x00E9;rents pays des constats similaires, lorsqu’ils constatent la double crise de l’enseignement de l’histoire &#x00E0; l’&#x00E9;cole, faite, d’une part, du recul des connaissances historiques en g&#x00E9;n&#x00E9;ral et, d’autre part, de la perte de cr&#x00E9;dibilit&#x00E9;, dans chaque pays, du « roman national » en raison du caract&#x00E8;re de plus en plus composite  de leur soci&#x00E9;t&#x00E9;.</p>
				</fn>
				
				<fn id="NOTE10"><label>10</label>
					<p>En tant que chercheur, j’ai toujours travaill&#x00E9; sur la piste d’un touriste agissant et non « agi » comme une certaine litt&#x00E9;rature « scientifique » tendait &#x00E0; le montrer. J’en tire aujourd’hui de nouvelles cons&#x00E9;quences, en vue de contribuer &#x00E0; am&#x00E9;liorer la qualit&#x00E9; de la visite touristique, la qualit&#x00E9; de la relation entre le visiteur et le visit&#x00E9;, entre le touriste et la soci&#x00E9;t&#x00E9; d’accueil, entre le touriste et les professionnels qui l’accueillent.</p>
				</fn>
				
				<fn id="NOTE11"><label>11</label>
					<p>Cela dit, il convient de rappeler que le Congr&#x00E8;s espagnol a r&#x00E9;cement (2015) adopt&#x00E9; &#x00E0; l’unanimit&#x00E9; une loi permettant aux descendants des juifs expuls&#x00E9;s d’Espagne par les rois catholiques en 1492 d’obtenir facilement la nationalit&#x00E9;, pour r&#x00E9;parer « une erreur historique », cinq si&#x00E8;cles plus tard.</p>
				</fn>
			</fn-group>
		</sec>
				
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			<title>BIBLIOGRAPHIE</title>
				
			<ref id="CIT01">
			<element-citation publication-type="book">
			  <person-group person-group-type="author">
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					  <surname>Cerda</surname>
					  <given-names>Alexandre de la</given-names>	  
				  </name>
			  </person-group>
			  <year>2006</year>
			  <source>Couleurs de Biarritz</source>
			  <publisher-loc>Pau</publisher-loc>
			  <publisher-name>&#x00C9;ditions Sud Ouest</publisher-name>
			</element-citation>
			</ref>

			<ref id="CIT02"> 
			<element-citation publication-type="book">
			  <person-group person-group-type="author">
				  <name>
					  <surname>Cortanze</surname>
					  <given-names>G. de</given-names>	  
				  </name>
			  </person-group>
			  <year>2014</year>
			  <source>L’an prochain &#x00E0; Grenade</source>
			  <publisher-loc>Paris</publisher-loc>
			  <publisher-name>Albin Michel</publisher-name>
			</element-citation>
			</ref>


			<ref id="CIT03">
			<element-citation publication-type="book">
				<collab>Equipe MIT</collab>
			  <year>2005</year>
			  <source>Tourismes 1: lieux communs</source>
			  <publisher-loc>Paris</publisher-loc>
			  <publisher-name>Belin</publisher-name>
			</element-citation>
			</ref>

			<ref id="CIT04">
			<element-citation publication-type="book">
				<collab>Equipe MIT</collab>
			  <year>2011</year>
			  <source>Tourismes 3: la r&#x00E9;volution durable</source>
			  <publisher-loc>Paris</publisher-loc>
			  <publisher-name>Belin</publisher-name>
			</element-citation>
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			<ref id="CIT05">
			<element-citation publication-type="conf-proc">
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					  <surname>Baggio</surname>
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				  </name>
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			  </person-group>
			  <year>2008</year>
			  <article-title>Social media and Tourism Destinations: Tripadvisor Case Study</article-title>
			  <conf-name>Proceedings of the IASK International Conference on ‘Advances in Tourism Research’</conf-name>
			  <conf-loc>Aveiro, Portugal</conf-loc>
			  <conf-date>may 26-28</conf-date>
			  <fpage>1</fpage>
			  <lpage>6</lpage>
			  <comment>Disponible en: <ext-link ext-link-type="uri" xlink:href="http://www.iby.it/turismo/papers/baggio-aveiro2.pdf">http://www.iby.it/turismo/papers/baggio-aveiro2.pdf</ext-link></comment>			
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			  <year>2011</year>
			  <article-title>Complaints online: The case of TripAdvisor</article-title>
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			  <volume>43</volume>
			  <issue>6</issue>
			  <fpage>1707</fpage>
			  <lpage>1717</lpage>
			  <comment><ext-link ext-link-type="uri" xlink:href="https://doi.org/10.1016/j.pragma.2010.11.007">https://doi.org/10.1016/j.pragma.2010.11.007</ext-link></comment>
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			<ref id="CIT07">
			<element-citation publication-type="journal">
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			  <year>2007</year>
			  <article-title>Tourisme et m&#x00E9;dias: regards d’un g&#x00E9;ographe</article-title>
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			  <fpage>159</fpage>
			  <lpage>170</lpage>
			  <comment><ext-link ext-link-type="uri" xlink:href="https://doi.org/10.3917/tdm.008.0159">https://doi.org/10.3917/tdm.008.0159</ext-link></comment>
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